|
Dépose un
tas de farine sur la table, la vieille table de chêne qui nous vient
de Nonna Calzino, patinée par des années d’usage quotidien. Il en
faut juste assez, ni trop, ni trop peu. De la fine farine de blé dur
du moulin de Papa Grazzi à Mascali. Ajoute une bonne pincée de sel.
Fais un puits et casses-y des œufs entiers extra-frais, plus quelques
jaunes, puis incorpore un filet d’huile d’olive premier choix et
quelques cuillerées d’eau froide.
Ensuite, du bout des doigts, mélange les liquides à la farine,
jusqu’à ce que tu obtiennes une pâte souple. Si les œufs la
rendent un peu collante, c’est normal. Continue à la fraiser en la
faisant rouler sous la paume des mains.
Il faut que les bras fatiguent et qu’une petite rigole de sueur
naisse entre les omoplates et descende vers le sillon entre les
fesses. Cela vaut pour l’hiver, bien entendu. En été, la sueur
ruisselle sur le visage et le cou et tombe goutte à goutte sur la
table et le dallage en imprégnant les vêtements.
Quand la pâte est élastique, huile-la au pinceau, recouvre-la d’un
linge humide et laisse-la reposer. Elle en a tout autant besoin que
toi. Cela te laisse le temps de feuilleter un magazine et de te tenir
au courant de la dernière mode, ou d’observer par la fenêtre la
jeune Maria en train de flirter avec le postier au coin de la rue, un
peu plus bas, Fredo qui passe à bicyclette ou les chiens errants qui
tentent d’échapper à l’employé de la fourrière. La vie qui va
sous tes yeux.
C’est le moment de commencer à étaler la pâte. Saupoudre la table
de farine et divise le pâton en huit sections égales. Une à une,
aplatis-les avec le rouleau à pâtisserie, en exerçant une pression
vers l’avant, de manière à obtenir une forme rectangulaire. Procède
ainsi jusqu’à ce que chaque section de pâte forme une longue bande
de l’épaisseur de la lame d’un couteau. Le couteau qui a tranché
la gorge de Bartolomeo. Qui est entré dans cette chair jeune et
tendre comme un coltello dans du lard.
Coupe la bande en deux dans le sens de la largeur et fais-la sécher
cinq minutes sur une perche. Répète l’opération avec le reste de
pâte de manière à obtenir seize bandes. Découpe chacune d’entre
elles dans le sens de la longueur en formant des rubans aussi minces
que possible. Et voilà, tes spaghetti sont prêts à être cuisinés.
Préparés avec une délicieuse sauce à base de tomates mûres, de
jeunes aubergines, de basilic et de ricotta, tu vas pouvoir les manger
à la colazione, au moment où les employés de bureau, les
acrobates et les hommes des abattoirs rentrent chez eux faire la
sieste et où, pendant une brève période, l’agitation cesse et la
ville s’endort.
Après le meurtre de Bartolomeo, je fis des pâtes nuit et jour.
Certaines se retirent au couvent, comme Pasquala Tredici lorsqu’elle
perdit son amoureux, Roberto, encorné par un taureau. Moi, je me
retirai dans la cuisine.
J’avais toujours eu l’amour de la nourriture et elle fut mon seul
réconfort en cette période noire. L’exil que je m’infligeai dans
la cucina fut long. Je cuisinai sans relâche pour noyer mon
chagrin.
A l’époque, je vivais encore avec ma famille dans notre ferme de la
vallée de l’Alcantara, au pied de la citadelle de Castiglione, à
l’est de la Sicile, non loin des pentes du célèbre volcan de l’île.
La vallée de l’Alcantara est célèbre pour sa terre fertile. Elle
donne des olives plus succulentes, des oranges plus juteuses, des
porcs plus goûteux que nulle part ailleurs et cette abondance du sol
se retrouve chez les habitants qui, dans l’ensemble, sont sains,
robustes et vigoureux.
La virilité des hommes et la fécondité des femmes sont remarquables.
Les familles sont généralement nombreuses ; un même instinct
de reproduction puissant anime les hommes et les bêtes.
Phénomène curieux, les naissances multiples sont aussi fréquentes
chez les femmes de l’Alcantara que chez les truies. Nous donnons
naissance à des jumeaux, des triplés, des quadruplés même et l’école
locale est remplie de petits visages identiques. Nous avons tellement
l’habitude de voir en double et en triple les ouvriers agricoles,
les ménagères et les chevriers que personne n’y prête plus
attention, sauf les étrangers. Mais rares sont les étrangers qui
s’aventurent jusqu’à nous.
On dit que ce sont les braises du mont qui nous surplombe qui échauffent
ainsi le sang des habitants de notre luxuriante vallée. Sa magie se
transmet aux êtres qui vivent dans son ombre, là où durant des
millions d’années, il a éjaculé sa propre force vitale et répandu
sur ses versants la fertile couche noire de sa lave.
|